4 janv. 2018

Il était un été

Il y a bien longtemps, je n’étais qu’une moitié de ce que je suis aujourd’hui.
Une petite fille qui ne fraudait pas sur la marchandise : petite, frêle, fragile, peureuse, fifille à sa maman mais surtout à son papa, cherchant l’amour et l’aval de tous en rendant chacun fier d’elle, d’être à ses côtés, de l’avoir pour fille, sœur, amie ou amoureuse. Je me rappelle avoir souri sous ma cape quand cette vieille dame à la maison de retraite m’avait chuchoté que j’étais la plus belle petite fille qu’elle n’avait jamais vu, ou quand cette autre a dit à ma sœur derrière sa main que j’aurais une grosse poitrine à la puberté, qu’elle le sentait, elle avait le nez pour ces choses-là.
Je me souviens avoir pensé “merci mon Dieu !” puis “c’est une bonne chose, non ? Au moins je plairais aux garçons”.

Je n’avais que sept ans, et pourtant, j’avais déjà appris qu’il faudrait me faire la plus petite, la plus discrète, la plus convenable mais aussi la plus parfaite possible pour espérer avoir un avenir. Que mon seul salut serait ma capacité à plaire et séduire, pour terminer au bras d’un homme. N’importe lequel, pourvu qu’il veuille bien de moi. J’avais intégré que nous, les petites filles, étions des œuvres caritatives en devenir, des causes à défendre pour mieux nous posséder, des investissements pour le futur ou de simples paris sur l’avenir. On me le répétait à l’école alors que nous nous dépatouillions encore avec la lecture, dans le peu de films que nous allions voir au cinéma, à la télévision allumée dès le petit matin dans la nuit encore humide, et même dans la musique que crachaient nos boom boxes.

Il fallait vivre notre vie à travers eux, pour eux. Devenir les infirmières de ces messieurs qui jouaient au docteur. Toujours nous dénigrer pour rester humble, toujours la fermer pour ne pas paraître vulgaire. Parce que, si la vulgarité était ce qu’il y avait de pire pour une femme, elle mettait des gros mots sur la langue, des saletés plein les doigts, des bulles de chewing-gum plein la bouche, des envies de frapper dans les poings et un rire un peu trop sonore dans les poumons des petites filles. Pour faire bonne figure, il fallait entretenir une compétition latente avec nos mères, nos sœurs, nos cousines, nos copines, et donner corps au mensonge affirmant que les femmes entre elles sont de vraies hyènes.
Nous diviser pour mieux régner, c’est ce qu’on leur apprend depuis toujours.

Lorsque j’ai eu dix ans, mes parents ont divorcé, et l’été suivant, nous partions, ma sœur et moi comme deux grandes filles en train direction Nîmes, où nos grands-parents nous attendraient avec le Scénic flambant neuf qui nous ramènerait à Aigues-Mortes pour deux mois, deux longs mois de vacances sans parents. Depuis leur retraite, ils partageaient leur temps entre la grisaille de Pantin et la maisonnette à dix kilomètres de la Mer, et plus la maisonnette grouillait de monde, plus ils étaient heureux. Cette maison de dix-huit mètres carrés fut le théâtre de mes meilleurs souvenirs de vacances, de mes premières amitiés solides qui virent passer les années et les poussées de croissance de chacun, notre entrée plus ou moins habile dans le monde des adultes ; entrée fracassante pour certains, à pas feutrés pour d’autres.

On nous appelait les gosses, et le terrain de pétanque en tête de la résidence était notre QG. Le tape-cul qui y siégeait avait provoqué bien des accidents, des crânes traumatisés, des chevilles cassées, des coccyx fragilisés, et pourtant, on ne pouvait s’empêcher d’essayer de le dompter et le chevaucher, toujours plus haut, plus fort, plus vite. Les gosses en faisaient du bruit. Clank clank clank et les éclats de rire pour masquer la douleur, ponctués des carreaux de pétanque tirés avec précision par les plus sages d’entre nous. Rien de tout ça ne ravissait les maisonnettes voisines. Mais nous étions un clan, des enfants de vacanciers, de divorcés, de retraités venus pour oublier la banlieue parisienne le temps d’un été. Des gosses qu’on pouvait oublier de surveiller quelques instants car ils vivaient enfin.

Je me souviens de ma grand-mère nous faisant de grands signes depuis le virage du chemin qui menait à la maison quand midi pile sonnait à sa montre. Le couvert déjà dressé et mon grand-père en bout de table qui nous grommelait un “j’ai failli attendre” en pointant sa montre, puis nous ordonnait de passer par la case salle de bains pour nous laver les mains, hop hop, plus vite que ça.
Ça sentait l’ail et les épices, les olives fraîchement déballées du marché, le fromage de plusieurs jours et le rosé du coin. On engloutissait tout, absolument tout ce qui nous était servi, du moins nous y mettions la meilleure volonté du monde, et c’est lorsque nous n’en pouvions plus que nous apprenions l’existence du rabe, parce que ma grand-mère cuisinait toujours pour une colonie de vacances entière. Et il y avait du dessert : des fruits, un melon au vin, de la pastèque, des abricots volés au cultivateur d’à côté, des fraises gorgées d’eau qui n’avaient jamais besoin de sucre. Alors que nous déboutonnions nos pantalons en regardant nos ventre enflés, ma grand-mère emportait les restes en nous sermonnant sur le gâchis, le fait que nous n’avions connu ni la guerre, ni le rationnement, ni la maladie, puis finissait nos assiettes et nos desserts en cachette.

Je n’ai pas remarqué de suite qu’elle passait systématiquement aux toilettes juste après chaque repas, ni les bruits gutturaux qui en provenaient ; et quand le moment est venu, j’ai fait comme tout le monde : détourné les yeux et quitté la maisonnette où l’insonorisation laissait franchement à désirer. Nous n’en parlions jamais de cette maladie qui la faisait engloutir des quantités astronomiques de nourriture et lui laissait malgré tout la peau sur les os. Cette saloperie qui exigeait d’elle de faire manger ses convives au moins autant pour que tout ça ait l’air un peu moins anormal ; de la honte avec laquelle elle faisait toujours la vaisselle en léchant d’abord les assiettes, en rongeant chaque os abandonné, chaque trognon de pomme roussi comme si sa vie en dépendait.
Nous n’en parlions jamais.

À la place, nous rejoignions notre clique de gosses et arrivions en ville par le Canal du Rhône à Sète, en empruntant une route sans trottoir, à l’ombre d’arbres qui, en plus de calmer le soleil dans son élan bloquaient la vue sur la Tour de Constance, cette ancienne prison de femmes huguenotes dont la population est si fière. Ces arbres n’existent plus aujourd’hui. Le coin ombragé et envahi de moustiques où mon grand-père jetait ses hameçons a disparu avec eux pour que tous les yeux puissent l’admirer des quatre coins de la ville.

Quinze longues minutes de marche dans une chaleur moite, c’était le prix à payer pour le Saint-Graal quotidien : une énorme glace chocolat à l’italienne qui allégeait de quelques francs notre argent de poche. Puis le petit verre de soda à l’ombre des parasols sur la place Saint-Louis ; quatre enfants sirotant leur boisson en tentant d’imiter les adultes, évitant soigneusement les regards inquiets face à l’absence d’un chaperon, fiers de payer l’addition avec toute la caillasse qu’ils possédaient. Les heures suivantes passées à courir dans les vagues, plonger pour observer les coquillages ; fuir les vives, les crabes et les méduses ; griller au soleil jusqu’à sécher la moindre goutte, et sauter à nouveau dans l’eau salée. Puis venait l’heure du goûter. Quelques biscuits chocolatés, un quignon de pain confituré, un fruit de saison et tout recommençait, encore et encore, jusqu’à devoir rentrer pour préparer le dîner. Car dans ce petit cocon de vacances, toute notre vie tournait autour de la nourriture, rythmée par les démonstrations d’affection de ma grand-mère ; de celles, plus timides, de mon grand-père ; par les parties de huit américain, de kems en équipe ou de pouilleux massacreur qui laissaient des marques sur le dos de nos mains.

C’est ainsi qu’à notre retour, après deux mois d’engraissement intensif que les vagues méditerranéennes n’avaient pu compenser ; sur le quai de la gare de Lyon, le regard de ma mère nous effleura sans nous reconnaître. Puis l’étonnement arrondit son visage que le dégoût finit de déformer à la vue de nos corps élargis tirant sur le tissu de nos vêtements.
Alors que je venais de passer les meilleures vacances de ma vie, les cris d’indignation de ma mère et ses yeux remplis de rage eurent l’effet d’une douche froide. J’avais pris sept kilos, et il importait peu au monde que mes grands-parents aient réussi l’exploit de nous faire oublier un peu le divorce de nos parents. Les kilos importaient plus. Mon apparence importait plus. Le médecin de famille, inquiet de ma courbe de poids depuis toujours cristallisa les pires craintes de ma mère.
“Les kilos pris aussi vite et si tôt en période de croissance sont incroyablement difficiles à perdre. Votre fille ayant une prédisposition à l’adiposité, elle risque bien de garder ces kilos à vie.”

Après ça, je suis devenue la petite grosse à surveiller, à inscrire au sport de toute urgence, à consoler des moqueries en cours d’EPS. Chacun y allait de son petit commentaire sur mon corps : trop petite, trop grosse, pas assez musclée, pas assez athlétique, pas assez de poitrine, trop de ventre, trop de fesses. Toujours trop ceci ou trop celà, jamais assez bien, toujours perfectible, parce qu’être une femme, ça se travaille, ça se mérite. N’est pas digne d’intérêt qui veut, du moins pas quand le reste du monde te range subitement dans la catégorie des “moches” pour quelques kilos de plus au compteur. On m’a forcée à être en colère contre ma grand-mère et son attitude jugée inconsciente, on m’a forcé à parler de ces vacances avec du dégoût dans la voix, à répéter, encore et encore, qu’avant j’étais mieux, plus jolie, moins grosse, que ma vie entière avait pris un tournant vers le moins radieux cet été-là.
Mais ça n’a jamais été la vérité. Du moins, pas la mienne.

Aujourd’hui, la prophétie du médecin s’est réalisée, je suis toujours grosse et je subis chaque jour la grossophobie des autres ; qu’elle soit sur internet, en faisant du shopping, en postant un selfie, mais je ne suis jamais à l’abri de ma propre peur de ce corps élargi. Celle qu’on m’a distillée depuis toujours dans mes soupes du soir, dans la boîte à bonbons toujours vide sur le comptoir de la cuisine, dans les cachettes à nourriture qui n’étaient un secret pour personne, dans les placards cadenassés ici et là pour empêcher nos supposés goinfrages ; dans le cabinet de ce généraliste qui voulait à tout prix m’entendre dire, et ce malgré mes larmes, que je me levais la nuit pour manger.
J’étais perdue, je grossissais sans raison, j’avais peur et je cherchais de l’aide. À la place j’ai été traitée de menteuse, de gloutonne, on m’a intimée de faire du sport et promis que si je l’accompagnais du bon régime alimentaire, tous mes soucis s’envoleraient en deux coups de cuillère à pot. Bien sur, si la vie était aussi simple, ça se saurait.

Je suis toujours grosse mais je suis une personne entière aujourd’hui. Je ne suis plus la moitié d’un être attendant son autre moitié désespérément. Je suis mariée à l’amour de ma vie qui m’a aimée et m’aimera sous toutes mes formes comme je l’ai aimé et l’aimerais sous toutes les siennes, moi qui redoutais tant l’épreuve des essayages et du choix de la robe ; puis celle des photos de mariage, avec un photographe qui râlerait parce que je ne suis pas une mariée parfaite.
Sauf que j’étais une mariée parfaite. Nous étions des mariés parfaits, accompagnés des meilleurs photographes qui ont fait de nous les héros d’une journée. Je brillais dans cette robe que j’avais eu tant de mal à trouver, qui n’existait en boutique que dans un minuscule 40 dans lequel il m’était impossible de me projeter. Impossible de me trouver jolie quand le tulle saucissonnait mes bras jusqu’à en interrompre la circulation sanguine, quand le si joli dos sur le mannequin ressemblait à une plaie béante sur le mien. Et pourtant, j’ai été la plus belle, et mon dieu, comme nous avons dansé !
Aujourd’hui, je déteste l’été, il me rend vulnérable au regard des autres, et sans pour autant me cacher, je retrouve ce mécanisme ancestral de me faire la plus petite, la plus discrète, la plus convenable et la plus parfaite possible.

Mais je m’accorde le droit de chérir à jamais ces vacances d’extrême liberté où on m’a laissée être une enfant sans attendre plus de ma part. Je repense à mes grands-parents que la vente de la maisonnette a fait sombrer, à tout leur amour suintant de la hotte de cuisine, aux secrets chuchotés encore prisonniers des murs fins comme du papier à cigarette, aux câlins sur la terrasse encailloutée, aux vélos appuyés sur le mur de la voisine, au mangeoir à oiseaux bricolé pendant l’heure du goûter, au cyprès devenu énorme qui projetait une ombre agréable sur la table à manger, au volet de bois qui servait de verrou pour le reste de l’année. Et je leur dis merci.














29 déc. 2017

All hail the King


Cette année, il m’est arrivé quelque chose que je n’aurais plus cru possible depuis mes années lycée, depuis ce bac littéraire qui m’avait tant passionnée, que j’avais pourtant passé sans trop me fouler, en craignant le rattrapage et les cours d’été, durant lequel ma passion pour la lecture et l’écriture s’étaient lentement révélées à moi : je me suis remise à lire. 

Pas parce que j’avais besoin de me cultiver, ou parce que je commençais à perdre le peu de vocabulaire enmagasiné depuis le début de ma scolarité, non. Par pure nécessité. Par pur besoin. La lecture comme carburant, comme bois qui me chauffe, comme comfort food. Et comme catalyseur de tellement de choses. La lecture est devenue ma machine à m’entraîner aux joies, aux peines, aux petites riens de la vie qui forment le tout qu’on connait. Elle est devenue une béquille, un appui sur lequel je peux me reposer lorsque mes démons refont surface et que les angoisses viennent me ronger les os à nouveau. 

Mais certaines choses n’ont pas changé. Voyez-vous : je fais partie de ces gens qui sont les heureux propriétaires d’un métabolisme incroyablement lent. Vous savez ? Ceux qu’on appelle “fainéants” en étouffant un petit rire méprisant, ou “fatigués de naissance” parce qu’ils rabâchent ce mot depuis qu’ils ont appris à parler. Je suis fatiguée. Chaque jour, de chaque semaine, de chaque mois, je baille, j’ai des baisses de tension, je traîne les pieds, j’use le bout de mes jeans et les talons de mes chaussures. Je suis ce qu’on appelle affectueusement une “deux de tension” sur le ton de la blague. Sauf que voilà, ça n’est pas vraiment une blague. J’ai chaque jour le même visage froissé par mon oreiller et les cheveux un peu en bataille. 

De fait, dans la journée, il m’en faut relativement peu pour me mettre définitivement chaos et observer mon nez piquer dangereusement vers mon bureau. “Je suis fatiguée” est la première phrase échappée de ma bouche au matin, et c’est également celle qui précède le moment où je me glisse sous ma couette, à peine articulée dans un baillement à m’en décrocher la mâchoire. La fatigue fait partie de moi, et j’apprends seulement maintenant à ne pas m’épuiser à la combattre coûte que coûte.

Ainsi, comme certaines choses ne changent pas, tout ce que je fais et entreprends en porte la trace. Je rêve grand, même si je sais pertinemment que cette foutue fatigue me rattrapera et viendra me cueillir à l’apogée de mes projets. Après trente-deux longues années, je continue à ne jamais revoir mes ambitions à la baisse. Je continue d’arroser mes rêves et les regarder grandir, pousser, s’épanouir, parfois avec un œil attendri, d’autres avec une mine dépitée. C’est bien ça le problème avec les grands rêves : la hauteur. Le vertige. La peur de s’écraser le nez au sol, et de rester là, éclatés en milliers de petits morceaux en attendant que quelqu’un veuille bien nous ramasser à la petite cuillère. Le fait de viser la Lune et de devoir garder le menton si haut pour ne pas perdre mes rêves de vue me fait souvent tourner la tête et perdre l’équilibre. 
Et quand je tombe, je mets un temps fou à me relever, parce que tout ce que je fais et entreprends, je le fais lentement. Ça, c’est une autre de mes caractéristiques. Je suis lente.

Lente en apprentissage, lente à la comprenette, lente à la course, lente à réaliser mes rêves. Comme on dit chez moi, je mets la vie des rats pour tout : prendre une décision, m’habiller le matin, digérer, marcher, écrire. La lecture ne fait malheureusement pas exception. Quand je commence un livre, je sais pertinemment qu’il m’accompagnera un bon moment, et que je devrais relire certains passages deux, trois, quatre fois avant de les saisir entièrement. Je sais aussi que mon temps de lecture grignotera parfois mon temps de travail et vice-versa. Difficile de garder chaque chose à sa place pour quelqu’un qui court (bon, trottine) constamment après le temps.

Et puis, il y a eu la redécouverte d’un auteur que beaucoup ont relégué au rang d’écrivain de gare, de romancier de plage, de scribouilleur de bas-étage, de spammeur des têtes de gondoles.

Je me suis rappelée les terreurs nocturnes que m’avait provoqué un clown sadique et psychopathe, les crises de somnambulisme après avoir guigné en cachette l’adaptation télé sur le minuscule poste de ma mère, avec le son muté parce que je pouvais très bien entendre les cris de Richie et Beverly envahir Derry en même temps que mon salon où mes parents assistaient au même spectacle en parfaite synchronisation. 

Je me souviens avoir dévoré La Peau sur les Os dans un moment où mon corps me faisait horreur à moi, et à quelques autres. Dans une période où la boulimie de ma grand-mère, après plus de quarante ans de maladie sans discontinuer, m’a heurtée de plein fouet. Ces moments où l’injonction “Maigris !” m’avait été faite à maintes reprises, tour à tour par ma mère, mon médecin, les garçons et les copines, faisait écho à la malédiction, la petite mort à laquelle Billy Halleck fut condamné après une vie entière d’arrogance.
Je me souviens de Carrie, que la relation toxique avec sa mère, et le harcèlement scolaire ont détruite, simplement parce qu’elle était différente.

Je me souviens aussi avoir abandonné Stephen King et Richard Bachman sur les étagères poussiéreuses de ma bibliothèque d’étudiante pour ne plus avoir à subir les regards en biais et les propos méprisants sur les vrais représentants de la littérature qui devaient probablement se retourner dans leur tombe. Ou peut-être pas. En vrai, personne n’en saura jamais rien, et c’est tant mieux. Ce dont j’étais certaine, c’était bien de l’élitisme nauséabond de l’éducation nationale qui avait finalement gagné la bataille contre ma nature profonde.
Ce que j’ignorais, c’était que la guerre, la vraie, restait à venir.
Et, comme tout ce que je fais et entreprends, elle fut lente.
Lente mais glorieuse.

Je suis retombée amoureuse de Stephen King lentement. Doucement, page après page, effusion de sang après crise d’angoisse. Je suis retournée dans les friches de Derry avec une nostalgie surprenante, je me suis assise sur une terrasse au bord de Crystal Lake, à regarder la Brume descendre de la montagne. J’ai vu le singe aux cymbales dans ses eaux noires, et la nappe étrange à sa surface avancer vers moi pour m’engloutir. J’ai arpenté Castle Rock, en sachant pertinemment que tous les chemins mènent toujours à Derry. Même après un détour par Dallas pour sauver Kennedy, on retombera toujours sur Richie et Beverly dansant le lindy-hop.

Le King a réveillé mes envies et mes rêves d’écriture, ceux que j’avais soigneusement enfouis malgré mes minuscules gloires passées, comme cette rédaction au thème imposé pour laquelle j’avais choisi de rédiger l’éloge de la porte des toilettes (oui) et qui m’avait valu d’être exposée, à la vue de tous, dans le hall du lycée, mon texte bordé de rouleaux de papier toilette. Il m’a insufflé du courage, il m’a conseillée, m’a raconté sa vie et ses déboires, jusqu’à son accident de voiture, celui qui a bien failli le tuer et lui a donné envie de dresser un bilan sur toutes ces années à noircir du papier, pourquoi, comment, à quel rythme et avec qui. Bien souvent en famille. Parce que l’écriture coule dans les veines.

Mes voyages répétés chez mon Roi d’encre et de papier ont exhumé une partie de moi, qui soufflait des mots sur mes dessins depuis toujours, noyée sous mes nombreuses tentatives infructueuses de décrocher une profession stable et des revenus qui le seraient tout autant. Elle, malgré son pied dans la tombe, n’a jamais cessé d’écrire. Quelques mots gribouillés ici, d’autres gravés là, dans les méandres de son cerveau qui ont façonné ma vie sans le savoir.

Et puis, il y a moi. Dont je n’ai plus honte de parler. Dont je n’ai plus peur de dépeindre les travers, les mauvais choix, les cicatrices. Mais aussi les gloires, même minuscules, les petits bonheurs et les accomplissements. Je peux désormais parler de moi sans craindre l’égocentrisme, puisque, tout ce que je fais et entreprends en découle, lentement mais surement.
Alors merci Monsieur King, vous avez sauvé mon Yin d’une mort certaine, et mon Yang ne saurait vous en être plus reconnaissant.