29 déc. 2017

All hail the King


Cette année, il m’est arrivé quelque chose que je n’aurais plus cru possible depuis mes années lycée, depuis ce bac littéraire qui m’avait tant passionnée, que j’avais pourtant passé sans trop me fouler, en craignant le rattrapage et les cours d’été, durant lequel ma passion pour la lecture et l’écriture s’étaient lentement révélées à moi : je me suis remise à lire. 

Pas parce que j’avais besoin de me cultiver, ou parce que je commençais à perdre le peu de vocabulaire enmagasiné depuis le début de ma scolarité, non. Par pure nécessité. Par pur besoin. La lecture comme carburant, comme bois qui me chauffe, comme comfort food. Et comme catalyseur de tellement de choses. La lecture est devenue ma machine à m’entraîner aux joies, aux peines, aux petites riens de la vie qui forment le tout qu’on connait. Elle est devenue une béquille, un appui sur lequel je peux me reposer lorsque mes démons refont surface et que les angoisses viennent me ronger les os à nouveau. 

Mais certaines choses n’ont pas changé. Voyez-vous : je fais partie de ces gens qui sont les heureux propriétaires d’un métabolisme incroyablement lent. Vous savez ? Ceux qu’on appelle “fainéants” en étouffant un petit rire méprisant, ou “fatigués de naissance” parce qu’ils rabâchent ce mot depuis qu’ils ont appris à parler. Je suis fatiguée. Chaque jour, de chaque semaine, de chaque mois, je baille, j’ai des baisses de tension, je traîne les pieds, j’use le bout de mes jeans et les talons de mes chaussures. Je suis ce qu’on appelle affectueusement une “deux de tension” sur le ton de la blague. Sauf que voilà, ça n’est pas vraiment une blague. J’ai chaque jour le même visage froissé par mon oreiller et les cheveux un peu en bataille. 

De fait, dans la journée, il m’en faut relativement peu pour me mettre définitivement chaos et observer mon nez piquer dangereusement vers mon bureau. “Je suis fatiguée” est la première phrase échappée de ma bouche au matin, et c’est également celle qui précède le moment où je me glisse sous ma couette, à peine articulée dans un baillement à m’en décrocher la mâchoire. La fatigue fait partie de moi, et j’apprends seulement maintenant à ne pas m’épuiser à la combattre coûte que coûte.

Ainsi, comme certaines choses ne changent pas, tout ce que je fais et entreprends en porte la trace. Je rêve grand, même si je sais pertinemment que cette foutue fatigue me rattrapera et viendra me cueillir à l’apogée de mes projets. Après trente-deux longues années, je continue à ne jamais revoir mes ambitions à la baisse. Je continue d’arroser mes rêves et les regarder grandir, pousser, s’épanouir, parfois avec un œil attendri, d’autres avec une mine dépitée. C’est bien ça le problème avec les grands rêves : la hauteur. Le vertige. La peur de s’écraser le nez au sol, et de rester là, éclatés en milliers de petits morceaux en attendant que quelqu’un veuille bien nous ramasser à la petite cuillère. Le fait de viser la Lune et de devoir garder le menton si haut pour ne pas perdre mes rêves de vue me fait souvent tourner la tête et perdre l’équilibre. 
Et quand je tombe, je mets un temps fou à me relever, parce que tout ce que je fais et entreprends, je le fais lentement. Ça, c’est une autre de mes caractéristiques. Je suis lente.

Lente en apprentissage, lente à la comprenette, lente à la course, lente à réaliser mes rêves. Comme on dit chez moi, je mets la vie des rats pour tout : prendre une décision, m’habiller le matin, digérer, marcher, écrire. La lecture ne fait malheureusement pas exception. Quand je commence un livre, je sais pertinemment qu’il m’accompagnera un bon moment, et que je devrais relire certains passages deux, trois, quatre fois avant de les saisir entièrement. Je sais aussi que mon temps de lecture grignotera parfois mon temps de travail et vice-versa. Difficile de garder chaque chose à sa place pour quelqu’un qui court (bon, trottine) constamment après le temps.

Et puis, il y a eu la redécouverte d’un auteur que beaucoup ont relégué au rang d’écrivain de gare, de romancier de plage, de scribouilleur de bas-étage, de spammeur des têtes de gondoles.

Je me suis rappelée les terreurs nocturnes que m’avait provoqué un clown sadique et psychopathe, les crises de somnambulisme après avoir guigné en cachette l’adaptation télé sur le minuscule poste de ma mère, avec le son muté parce que je pouvais très bien entendre les cris de Richie et Beverly envahir Derry en même temps que mon salon où mes parents assistaient au même spectacle en parfaite synchronisation. 

Je me souviens avoir dévoré La Peau sur les Os dans un moment où mon corps me faisait horreur à moi, et à quelques autres. Dans une période où la boulimie de ma grand-mère, après plus de quarante ans de maladie sans discontinuer, m’a heurtée de plein fouet. Ces moments où l’injonction “Maigris !” m’avait été faite à maintes reprises, tour à tour par ma mère, mon médecin, les garçons et les copines, faisait écho à la malédiction, la petite mort à laquelle Billy Halleck fut condamné après une vie entière d’arrogance.
Je me souviens de Carrie, que la relation toxique avec sa mère, et le harcèlement scolaire ont détruite, simplement parce qu’elle était différente.

Je me souviens aussi avoir abandonné Stephen King et Richard Bachman sur les étagères poussiéreuses de ma bibliothèque d’étudiante pour ne plus avoir à subir les regards en biais et les propos méprisants sur les vrais représentants de la littérature qui devaient probablement se retourner dans leur tombe. Ou peut-être pas. En vrai, personne n’en saura jamais rien, et c’est tant mieux. Ce dont j’étais certaine, c’était bien de l’élitisme nauséabond de l’éducation nationale qui avait finalement gagné la bataille contre ma nature profonde.
Ce que j’ignorais, c’était que la guerre, la vraie, restait à venir.
Et, comme tout ce que je fais et entreprends, elle fut lente.
Lente mais glorieuse.

Je suis retombée amoureuse de Stephen King lentement. Doucement, page après page, effusion de sang après crise d’angoisse. Je suis retournée dans les friches de Derry avec une nostalgie surprenante, je me suis assise sur une terrasse au bord de Crystal Lake, à regarder la Brume descendre de la montagne. J’ai vu le singe aux cymbales dans ses eaux noires, et la nappe étrange à sa surface avancer vers moi pour m’engloutir. J’ai arpenté Castle Rock, en sachant pertinemment que tous les chemins mènent toujours à Derry. Même après un détour par Dallas pour sauver Kennedy, on retombera toujours sur Richie et Beverly dansant le lindy-hop.

Le King a réveillé mes envies et mes rêves d’écriture, ceux que j’avais soigneusement enfouis malgré mes minuscules gloires passées, comme cette rédaction au thème imposé pour laquelle j’avais choisi de rédiger l’éloge de la porte des toilettes (oui) et qui m’avait valu d’être exposée, à la vue de tous, dans le hall du lycée, mon texte bordé de rouleaux de papier toilette. Il m’a insufflé du courage, il m’a conseillée, m’a raconté sa vie et ses déboires, jusqu’à son accident de voiture, celui qui a bien failli le tuer et lui a donné envie de dresser un bilan sur toutes ces années à noircir du papier, pourquoi, comment, à quel rythme et avec qui. Bien souvent en famille. Parce que l’écriture coule dans les veines.

Mes voyages répétés chez mon Roi d’encre et de papier ont exhumé une partie de moi, qui soufflait des mots sur mes dessins depuis toujours, noyée sous mes nombreuses tentatives infructueuses de décrocher une profession stable et des revenus qui le seraient tout autant. Elle, malgré son pied dans la tombe, n’a jamais cessé d’écrire. Quelques mots gribouillés ici, d’autres gravés là, dans les méandres de son cerveau qui ont façonné ma vie sans le savoir.

Et puis, il y a moi. Dont je n’ai plus honte de parler. Dont je n’ai plus peur de dépeindre les travers, les mauvais choix, les cicatrices. Mais aussi les gloires, même minuscules, les petits bonheurs et les accomplissements. Je peux désormais parler de moi sans craindre l’égocentrisme, puisque, tout ce que je fais et entreprends en découle, lentement mais surement.
Alors merci Monsieur King, vous avez sauvé mon Yin d’une mort certaine, et mon Yang ne saurait vous en être plus reconnaissant.



5 commentaires:

  1. Très bel hommage à ce formidable auteur qui est mon préféré :)
    En effet, j'ai aussi subi le mépris de ceux qui lisent "de vrais livres", cela m'a fait souffrir, et maintenant heureusement, je m'en fous ;)
    Ce qui me fait beaucoup rire, c'est que ces même personnes méprisantes et hautaines viennent te raconter qu'elles ont vu un film FOR-MI-DA-BLE : c'est La Ligne Verte, ou Les Evadés, ou encore Coeurs Perdus en Atlantide, et ça te fais doucement rigoler...

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  2. Hello,
    C'est amusant, c'est ce qui me sauve aussi à chaque fois. Quand je me sens trop lasse, trop fatiguée, hop retour aux livres et tout redevient plus agréable. :)
    Je suis à Therry Pratchet en ce moment. Stephen King est sur ma liste... J'y arrive bientôt à nouveau ! (j'en ai déjà lu un peu durant l'adolescence, il est top !)
    Pour ma part, j'ai été juste opprimée parce que je lisais, moi, contrairement aux autres de la classe (ils se moquaient d'en connaitre l'auteur ou le titre, l'action en soit était déjà horrible à leurs yeux : "mais comment tu peux trouver le temps pour ça ?"). Mais comme je vivais au dessus de la librairie de mon père, ça ne m'a pas traversé l'esprit d'arrêter. ;)
    Belle journée et bonne lecture !

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  3. Joie que lire t'ait permis d'écrire un peu ici. Et merci de parler si juste de cette perpétuelle fatigue et de cette indécrottable lenteur que je connais si bien aussi. Et dont personne ne parle jamais.

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  4. Ton texte est génial, tu écris bien !
    Je te souhaite une très belle année !
    Ondine

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  5. Stephen King écrit énormément, donc la qualité est très variable (même si la qualité d'un livre, c'est forcément subjectif), mais j'adore certains de ses bouquins.
    Dead Zone est très bien (le film avec Christopher Walken est bien aussi, mais je n'avais pas aimé la série...).
    Pour la partie "snobisme littéraire", les liseuses électroniques, ça aide : on ne sait pas ce que tu lis.
    Donc je peux me relire le cycle de "la tour sombre" tranquillement dans le métro sans me sentir jugé (l'alternative serait de ne pas me préoccuper du regard des autres, mais c'est plus facile à dire qu'à faire pour moi)

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